Fraîcheur pour tous !

La géographie changeante de la désirabilité — partie 2

Le changement climatique redessine les endroits où il fait bon vivre.

Mais nous ne sommes pas tous égaux face à cette transformation.

Nous n’habitons pas les mêmes logements, n’empruntons pas les mêmes rues et ne disposons pas des mêmes moyens pour échapper à la chaleur. Certains peuvent climatiser leur appartement, partir quelques jours ou travailler ailleurs. D’autres vivent dans un logement mal isolé, traversent chaque jour des rues sans ombre et n’ont guère d’autre choix que de subir.

L’inégalité climatique ne se lit donc pas seulement dans le nombre d’arbres ou la surface d’espaces verts. Elle se mesure à la fraîcheur réellement accessible : qualité du logement, ombre sur les parcours quotidiens, proximité d’un lieu frais, capacité matérielle à se protéger.

Nous devons adapter toute la ville : planter, désimperméabiliser, créer de l’ombre, préserver les arbres existants, retrouver de la pleine terre, faire circuler l’eau.

Il faut agir partout où cela est possible — et rendre possible d’agir là où cela ne l’est pas encore.

Les secteurs où l’intervention est la plus difficile sont parfois ceux où elle est la plus nécessaire : rues étroites, sous-sols encombrés, quartiers très minéraux, espaces publics déjà saturés d’usages.

Il faudra donc choisir. Et ces choix ne peuvent pas dépendre seulement des endroits où il est techniquement le plus simple de planter un arbre ou d’enlever du bitume.

Là où vulnérabilité climatique et vulnérabilité sociale se cumulent, l’action publique doit être prioritaire.

Traiter la ville avec justice ne signifie donc pas traiter tous ses quartiers de la même manière. Il faut d’abord protéger ceux qui disposent de moins de moyens pour se protéger eux-mêmes.

Mais une autre difficulté apparaît.

Plus un quartier devient frais, agréable et habitable, plus il peut aussi devenir désirable. Et cette nouvelle attractivité peut finir par se traduire dans le prix des logements et du foncier.

L’adaptation climatique porte alors un paradoxe : une transformation pensée pour améliorer la vie des habitants peut contribuer à rendre leur quartier plus difficile à habiter pour eux.

Ce risque ne doit surtout pas conduire à moins investir dans les quartiers populaires. Ce serait ajouter l’injustice climatique à l’injustice sociale. Il oblige au contraire à articuler ces transformations avec les politiques du logement, du foncier et de maîtrise des évolutions urbaines.

Lorsqu’une collectivité finance des arbres, de l’ombre, des sols perméables ou un espace public plus vivable, elle produit collectivement de la valeur. Sans vigilance, une partie de cette valeur peut ensuite être captée par la rente foncière.

Plus l’argent public améliore l’habitabilité climatique d’un territoire vulnérable, plus la puissance publique doit se préoccuper en amont de la capacité de ses habitants à y rester.

Cette vigilance concerne aussi la manière dont nous transformons les lieux. La fraîcheur ne s’installe pas sur une carte abstraite. Elle prend place dans des rues déjà habitées, parcourues, appropriées. Partir des usages, des attachements et des besoins de ceux qui y vivent fait pleinement partie de la justice climatique.

Nous ne travaillons pas sur un territoire comme sur un simple espace géographique, mais sur un milieu de vie : des habitants, des usages, des relations, des habitudes, une histoire.

Adapter un quartier, ce n’est pas seulement améliorer l’espace. C’est améliorer les conditions de vie de ceux qui l’habitent.

Si nous transformons ses rues mais que ceux qui y vivent doivent partir, nous avons peut-être réussi l’aménagement. Nous avons échoué dans l’adaptation.

La fraîcheur devient une ressource de plus en plus précieuse. Notre responsabilité est d’éviter qu’elle ne devienne un privilège supplémentaire.

Fraîcheur partout, fraîcheur pour tous !


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  • Fraîcheur pour tous !

    La géographie changeante de la désirabilité — partie 2 Le changement climatique redessine les endroits où il fait bon vivre. Mais nous ne sommes pas tous égaux face à cette transformation. Nous n’habitons pas les mêmes logements, n’empruntons pas les mêmes rues et ne disposons pas des mêmes moyens pour échapper à la chaleur. Certains…

  • Fraîcheur partout !

    La géographie changeante de la désirabilité — partie 1 Cet été, la ville a changé de visage. Sous quarante degrés, nous avons commencé à regarder autrement des rues que nous connaissions pourtant depuis longtemps. Une place sans ombre. Une avenue qu’on évite à certaines heures. Quelques arbres sous lesquels on ralentit presque instinctivement. Dans les…

  • La matière n’a pas d’opinion

    Comment l’artisanat a façonné ma manière d’apprendre, de construire et d’agir J’ai passé une grande partie de ma vie à fabriquer. J’ai cousu, dessiné, imprimé, assemblé, modelé, cuisiné. Le tissu, le bois, le métal, l’encre, la terre, puis les aliments m’ont successivement donné matière à travailler. J’ai fabriqué des vêtements, des meubles, des images, des…

  • Pourquoi plantons-nous des arbres ?

    Un arbre est une promesse qui prend son temps. Le jour où les travaux s’achèvent, nous pouvons compter les arbres plantés et photographier une rue transformée. Les grilles ont été retirées, le sol balayé, les jeunes arbres installés dans le paysage. Pourtant, l’essentiel ne fait que commencer. Ils donnent encore peu d’ombre. Nul ne sait…

  • Plus le temps de rêver, nous avons une utopie à réaliser

    Irréaliste, l’utopie ? C’est souvent ainsi qu’on la disqualifie. Dire d’une idée qu’elle est « utopique », c’est rarement constater qu’elle n’existe pas encore. C’est affirmer qu’elle n’existera jamais. Qu’elle est naïve, chimérique, hors du réel. Qu’il serait temps de revenir aux choses sérieuses. Le mot est devenu une manière de fermer la conversation. Je…