La géographie changeante de la désirabilité — partie 1
Cet été, la ville a changé de visage.
Sous quarante degrés, nous avons commencé à regarder autrement des rues que nous connaissions pourtant depuis longtemps. Une place sans ombre. Une avenue qu’on évite à certaines heures. Quelques arbres sous lesquels on ralentit presque instinctivement.
Dans les pires moments de chaleur, nous avons sans doute tous eu envie de partir quelque part où il ferait moins chaud.
Ce fut d’ailleurs l’une des grandes questions de l’été : où fait-il plus frais ?
Les villes et les territoires feraient bien de la prendre au sérieux. Leur attractivité dépendra de plus en plus de leur capacité à rester habitables dans un climat qui change.
Mais cette question se pose aussi à l’intérieur même de la ville.
À mesure que la chaleur devient une contrainte plus forte, la fraîcheur devient une ressource plus précieuse.
Il existe dans chaque ville une géographie de la désirabilité. Certains endroits sont davantage recherchés que d’autres pour leur localisation, leur architecture, leurs services, leur réputation ou leur cadre de vie.
Cette géographie est aussi un héritage. À Marseille, le relief, le littoral, la densité du bâti, les anciennes terres agricoles ou la présence de végétation ont produit des situations très différentes.
Le changement climatique ne crée pas une nouvelle carte à partir de rien : il change la valeur de ce qui est déjà là.
Une rue arborée, un appartement traversant, la proximité d’un parc, de la mer ou des collines ne sont pas nouveaux. Mais l’ombre, la circulation de l’air et la possibilité de trouver de la fraîcheur prennent désormais une importance nouvelle.
La carte des endroits où il fait bon vivre se redessine.
Mais le climat ne sera pas seul à redessiner cette carte.
Nous planterons des arbres, enlèverons du bitume, retrouverons de la pleine terre, créerons de l’ombre et construirons progressivement une infrastructure bioclimatique à l’échelle de la ville.
Ces transformations modifieront à leur tour les qualités relatives des différents quartiers : elles corrigeront certains héritages, en renforceront d’autres et feront parfois apparaître de nouvelles qualités là où elles manquent aujourd’hui.
La géographie de la désirabilité sera donc transformée à la fois par le changement climatique et par la manière dont nous choisirons de nous y adapter.
Ces choix ne seront pas neutres.
Améliorer l’habitabilité d’un quartier, c’est aussi modifier sa désirabilité. Et lorsque changent les endroits où l’on souhaite vivre, beaucoup d’autres choses peuvent suivre : les prix, les commerces, les investissements, les populations.
C’est là que l’histoire devient politique.
Nous ne pouvons pas adapter la ville en faisant comme si elle resterait socialement identique. Le logement, le foncier, les transports, le commerce ou l’espace public devront intégrer non seulement le nouveau climat, mais aussi la nouvelle géographie qu’il produit — et celle que nos propres choix contribueront à dessiner.
Nous avons longtemps pensé la ville à partir de ce qu’elle était.
Il va falloir apprendre à la penser à partir de ce qu’elle devient.
Le changement climatique ne modifie pas seulement la température de nos rues.
Il redessine aussi les endroits où il fait bon vivre.
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