Plus le temps de rêver, nous avons une utopie à réaliser

Irréaliste, l’utopie ?

C’est souvent ainsi qu’on la disqualifie. Dire d’une idée qu’elle est « utopique », c’est rarement constater qu’elle n’existe pas encore. C’est affirmer qu’elle n’existera jamais. Qu’elle est naïve, chimérique, hors du réel. Qu’il serait temps de revenir aux choses sérieuses.

Le mot est devenu une manière de fermer la conversation.

Je voudrais commencer en la rouvrant.

Car l’utopie n’est pas le fantasme. Elle n’est même pas le rêve.

Le rêve est essentiel à nos imaginaires. Il projette nos désirs et offre à notre volonté un espace où elle n’a aucune obligation envers le possible. Il peut rester profondément personnel, intime. Il n’a pas besoin d’engager d’autres que soi.

Lorsqu’il cesse d’être seulement une projection personnelle et devient un horizon collectif que nous cherchons à rendre possible, il entre dans le champ de l’utopie.

Penser utopiquement, c’est s’ouvrir à un possible qui n’est pas encore réalisé.

Cela commence lorsque nous cessons de considérer le monde présent comme la seule forme possible du réel.

Ce n’est donc pas nier le réel. C’est élargir le champ de ce que nous y croyons possible.

C’est contester le monopole du déjà-là sur notre imagination du futur.

Interroger le cadre

Nous avons appris à penser à l’intérieur des limites du système dans lequel nous vivons. Nous pouvons discuter de croissance, de fiscalité, de consommation ou du rythme auquel nous devons décarboner nos économies. Mais dès que la question porte sur le cadre lui-même, le mot « irréaliste » apparaît très vite.

Nous avons même développé des concepts qui nous promettent de résoudre les conséquences du système sans avoir à le transformer profondément : développement durable, croissance verte, découplage, innovations capables de maintenir l’essentiel de nos modes de vie tout en supprimant leurs effets indésirables.

L’idée est rassurante : nous pourrions changer sans vraiment changer.

Mais nous avons mieux à faire que confier notre salut aux mêmes mécanismes qui ont contribué à produire la catastrophe.

Si le paradigme lui-même participe au problème, croire qu’il suffira de l’ajuster devient à son tour une forme de rêve.

On oppose volontiers à l’utopie le principe de réalité : contraintes budgétaires, réglementaires, techniques ou institutionnelles. Elles sont réelles. Mais elles ne constituent pas toute la réalité. Nos institutions et nos économies doivent, elles aussi, se confronter aux limites physiques et biologiques du monde dans lequel elles existent.

Le principe de réalité ne peut pas servir indéfiniment à défendre les règles d’un système dont l’expérience nous montre qu’il est intenable.

Il nous oblige à ne plus seulement demander :

Que pouvons-nous faire dans le cadre actuel ?

Mais :

De quel cadre aurions-nous besoin pour rendre possible ce qui doit être fait pour atteindre nos aspirations ?

Il ne s’agit plus de laisser les limites de notre existence actuelle déterminer à l’avance les limites de notre ambition.

Une direction plutôt qu’une destination

La pensée utopique exige une certaine radicalité : accepter de remettre en question jusqu’aux cadres qui nous sont les plus familiers. Non pour renier ce qui existe ou faire table rase, mais pour distinguer ce qui nous porte de ce qui nous retient.

Elle nous oblige surtout à ne pas confondre ce que le présent nous permet avec ce que nous pouvons légitimement vouloir.

Mais transposer l’utopie en projet politique comporte un danger : celui de prétendre connaître un monde idéal définitif et le chemin tout tracé qui permettrait d’y parvenir.

Ce n’est pas l’utopie que je défends.

Personne ne connaît le monde d’après. Personne n’en possède le plan.

L’utopie ne peut être que collective et évolutive. Elle est une manière de maintenir le champ du possible ouvert, une exigence de penser haut et loin.

Si la destination ne nous est pas entièrement connue, la direction l’est.

Nous devons aller vers un monde dans lequel nous puissions prospérer sans détruire ni exploiter, où chacun dispose d’une maîtrise réelle sur son existence, et où les conditions de vie restent transmissibles.

Nous pouvons savoir que le chemin sur lequel nous sommes est mauvais sans posséder la carte complète de celui qui devra le remplacer. Cela ne doit pas nous empêcher de bifurquer.

C’est précisément parce que la finalité n’est pas entièrement visible que l’apprentissage devient indispensable : expérimenter, observer, corriger, parfois revenir en arrière.

Nous devons être suffisamment convaincus pour agir et suffisamment humbles pour reconnaître l’erreur.

La conviction sans l’humilité devient le dogme. L’humilité sans conviction devient l’impuissance.

Nous avançons avec des convictions, pas avec des certitudes.

De la peur à l’action

Aujourd’hui, beaucoup ont peur de l’avenir.

J’ai peur de l’avenir.

Cette peur est légitime et elle peut être paralysante. L’utopie ne promet pas de la faire disparaître. Elle permet autre chose : qu’elle n’ait pas le dernier mot.

Nous acceptons le risque considérable d’un avenir que nous savons dangereux parce que l’alternative nous oblige à quitter un monde qui nous est familier.

Nous avons peur de ce qui arrive. Mais nous avons aussi peur de ce qu’il faudrait changer pour l’éviter.

Cette résistance n’a rien d’absurde. Nous avons appris à vivre dans ce monde et nous dépendons profondément de son organisation. Beaucoup de choses nous sont devenues indispensables parce que nos sociétés ont organisé autour d’elles une part croissante de nos vies.

Les remettre en question apparaît alors comme une privation.

Mais changer de paradigme ne signifie pas nécessairement renoncer à nos besoins. Cela peut signifier transformer les conditions dans lesquelles ils sont satisfaits, jusqu’à ce que certaines de nos dépendances perdent leur emprise.

La pensée utopique doit donc aussi rendre d’autres futurs imaginables. Rendre l’inconnu moins étranger.

L’utopie peut survivre à la perte de l’espoir.

L’espoir se porte vers un résultat. L’espérance peut demeurer même lorsque ce résultat n’est pas garanti. Ce ne sont donc ni la certitude de réussir ni l’accumulation des succès qui portent seules l’action, mais aussi l’espérance, l’enthousiasme, la conviction que chercher vaut mieux que subir.

Alors nous essayons. Une possibilité apparaît. Nous apprenons. D’autres la voient. Le champ du possible s’élargit.

Reprendre collectivement prise sur notre avenir, c’est exercer notre souveraineté.

Agir sans attendre

Les comportements collectifs ne naissent pas dans le vide. Ils sont largement produits par les conditions dans lesquelles nous vivons.

Aucune transformation profonde ne peut exiger de millions de personnes qu’elles vivent quotidiennement à contre-courant de leur milieu. Elle ne peut pas davantage attendre que chacun ait achevé sa propre transformation intérieure.

Le changement individuel compte. La prise de conscience, l’introspection, les choix personnels peuvent faire naître de nouvelles pratiques et ouvrir des voies.

Mais l’urgence écologique ne nous laisse pas le temps d’attendre que leur généralisation précède la transformation collective.

Il faut changer d’échelle.

Le changement du cadre doit accompagner le changement individuel, parfois l’anticiper, souvent lui donner l’impulsion. Transformer nos institutions, nos infrastructures, nos règles et nos manières d’habiter peut rendre accessibles à tous des comportements qui demandaient auparavant un effort exceptionnel.

L’utopie ne réclame pas des millions de héros ; elle cherche à construire un monde dans lequel ce qui exige aujourd’hui de l’héroïsme puisse demain devenir ordinaire.

Dès lors, la question n’est plus seulement : comment convaincre chacun de changer ?

Elle devient aussi : quelles conditions devons-nous créer pour que d’autres manières de vivre deviennent possibles, désirables et largement accessibles ?

Et nous ne pouvons pas attendre d’avoir résolu toutes nos incertitudes pour commencer.

Nous devons expérimenter dès maintenant des pratiques, des institutions, des relations et des manières d’habiter différentes. Certaines prépareront des transformations profondes. D’autres amélioreront, plus modestement mais réellement, la vie présente. Toutes peuvent nous apprendre ce qui fonctionne et ce qui mérite d’être amplifié.

L’utopie porte loin, mais elle ne reporte pas la vie meilleure à plus tard.

Nous pouvons dès aujourd’hui prendre soin de nos milieux, améliorer nos vies, réduire certaines souffrances et retrouver une maîtrise sur ce qui nous arrive.

Le pragmatisme ne fixe pas l’horizon. Il renseigne le diagnostic, éprouve les moyens et traduit nos desseins dans l’immédiateté de nos actes.

Nous pouvons agir modestement sans penser petit.

Ce que nous devons à ceux qui viennent

Il n’existera pas un jour où nous pourrons déclarer l’utopie réalisée et nous installer définitivement dans le monde que nous aurions construit.

Chaque génération reçoit le monde, le transforme et le transmet.

Nous sommes le demain de ceux d’avant.

Ils nous ont légué leurs réussites, leurs connaissances et leurs conquêtes, mais aussi leurs aveuglements et leurs erreurs. À bien des égards, ils ont amélioré le monde. Ils nous ont pourtant transmis un système profondément dysfonctionnel dont nous devons désormais répondre.

Nous commettrons nous aussi des erreurs, et nos successeurs devront vivre avec.

Mais lorsque nous savons que ce que nous faisons aujourd’hui dégrade leurs conditions d’existence, nous leur devons de cesser. Et lorsque nous savons qu’une transformation est nécessaire pour préserver leurs possibilités, nous leur devons d’agir.

Nous ne savons pas quelle vie ils voudront mener. Nous pouvons au moins éviter de détruire les conditions qui leur permettront encore de la choisir.

Notre tâche est de leur transmettre de meilleures cartes : des milieux plus habitables, davantage de possibilités, davantage de maîtrise sur leur propre sort, et la liberté de remettre à leur tour notre monde en question.

Construire un « nous »

Dans l’absolu, ce « nous » aspire à être universel.

Dans la réalité, il commence avec celles et ceux qui acceptent une idée : le monde tel qu’il existe n’épuise pas le champ de ce qui est possible.

Ce « nous » n’a pas besoin de partager les mêmes réponses. Il n’a pas besoin d’adhérer à un programme. Il lui faut accepter de chercher.

Il ne s’agit pas de demander à chacun d’adhérer aux mêmes réponses. Il s’agit de desserrer un verrou.

D’ouvrir un peu plus largement le champ de ce que nous nous autorisons à penser.

Parce qu’en libérant la pensée, nous pouvons libérer l’action.

Rêver n’est plus suffisant.

Nous avons une utopie à réaliser.


Commentaires

Une réponse à « Plus le temps de rêver, nous avons une utopie à réaliser »

  1. En avant vers l’Utopie!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *