Un arbre est une promesse qui prend son temps.
Le jour où les travaux s’achèvent, nous pouvons compter les arbres plantés et photographier une rue transformée. Les grilles ont été retirées, le sol balayé, les jeunes arbres installés dans le paysage. Pourtant, l’essentiel ne fait que commencer.
Ils donnent encore peu d’ombre. Nul ne sait tout à fait quelle place ils parviendront à prendre. Dans dix ans, leurs couronnes se seront-elles déployées au-dessus du trottoir ? Pourra-t-on parcourir la rue à l’abri du soleil pendant les heures les plus chaudes ? La température y aura-t-elle réellement baissé ? Les arbres seront-ils seulement encore vivants ?
Ces questions en font apparaître une autre, plus générale : qu’attendons-nous de la nature en ville ?
Nous attendons beaucoup d’elle : qu’elle rafraîchisse l’air, abrite d’autres espèces, retienne une partie des eaux de pluie et rende la ville plus habitable. Nous ne plantons pas seulement des arbres pour qu’ils soient présents, mais pour ce que leur présence doit rendre possible.
Pour comprendre comment tenir cette promesse, il faut revenir en arrière, avant le chantier, avant même les premiers plans. À ce moment-là, le projet tient encore en quelques mots : une intention, une commande à formuler.
Cette étape est devenue très concrète pour moi avec mon mandat d’élu. Mon rôle ne sera pas de concevoir. Il sera d’abord de formuler la mission, de passer la commande politique.
Pourquoi ce projet doit-il exister ? Que doit-il accomplir ? Quelles transformations attendons-nous de lui ? Les concepteurs proposeront ensuite des solutions, qu’il faudra examiner et entre lesquelles il faudra arbitrer. Encore faut-il savoir au nom de quoi.
Commander la plantation de cinquante arbres, c’est apporter une réponse avant d’avoir vraiment posé la question. Mais demander une rue « plus verte » ne suffit pas davantage : l’intention est généreuse, mais trop imprécise pour guider la conception.
Imaginons cette rue écrasée de soleil pendant l’été. Ce que nous souhaitons, c’est qu’elle devienne plus ombragée, plus fraîche et plus habitable. Il faut alors préciser les services attendus et l’échéance à laquelle ils devront être rendus : quelle baisse de température visons-nous, quelle part du parcours souhaitons-nous ombrager, et dans combien de temps ?
Le nombre d’arbres, les essences et leur disposition viendront ensuite, parmi les réponses des concepteurs. Les moyens seront choisis en fonction de ce que le projet doit accomplir.
Quantifier l’objectif ne rend pas l’intention plus froide. Cela lui donne prise sur le réel. Un objectif n’est pas une prophétie : il indique une direction, une ambition et un horizon. Il devient le fil qui relie la commande politique aux choix d’aménagement.
À mesure que nous suivons ce fil, la rue cesse d’être isolée. Elle rejoint un milieu plus vaste où chaque aménagement doit contribuer peu à peu, à l’échelle de la ville, à une infrastructure climatique vivante.
Une rangée d’arbres peut sembler aujourd’hui n’avoir qu’une portée limitée. Si d’autres plantations la prolongent un jour jusqu’à une école, un parc ou une place ombragée, ce fragment pourra devenir une portion d’un itinéraire de fraîcheur.
La ville se transformera par morceaux, au rythme des occasions et des travaux. Chaque projet doit rendre des services sur place, mais aussi préparer sa place dans un ensemble qui n’existe pas encore entièrement. Il faut imaginer l’infrastructure dans sa totalité tout en acceptant de la construire par étapes.
Le mot « infrastructure » évoque spontanément quelque chose de fixe. Celle-ci est vivante. Avant de lever les yeux vers la canopée future, il faut donc regarder sous nos pieds.
Le bon sens paysan nous dit volontiers que la première condition de la croissance d’un végétal, c’est le sol. Un sol chétif donnera un arbre chétif. La ville semble pourtant parfois vouloir échapper à cette évidence. Nous enfermons les racines dans un maigre volume de terre inerte, puis nous attendons de l’arbre qu’il déploie rapidement une large couronne, résiste aux sécheresses et nous protège des chaleurs à venir.
Ce n’est pas la plantation des arbres qui accomplit la mission du projet, mais la réalisation de leur potentiel, que notre aménagement doit rendre possible.
Le bien-être de l’arbre n’est pas un supplément d’âme que l’on traiterait une fois les choses sérieuses réglées. Il est à la fois une valeur en lui-même et une condition du résultat recherché. Prendre soin de l’arbre et rechercher la réussite du projet se rejoignent.
Puis il faut à nouveau lever les yeux, et regarder plus loin encore.
Un arbre planté aujourd’hui atteindra sa maturité dans dix, vingt ou trente ans, et nous espérons qu’il sera toujours là dans plus d’un siècle. Il ne grandira pas dans le climat que nous connaissons, mais dans celui qui est en train d’advenir.
Nous devons donc anticiper les services dont nous aurons besoin lorsqu’il aura grandi. Les conditions que nous lui offrons aujourd’hui resteront-elles favorables lors de pics de chaleur à 40 ou 50 °C, face à des sécheresses plus longues ou à une humidité différente ? Une infrastructure climatique qui ne tiendrait pas au moment où le climat se durcit manquerait précisément sa mission.
Nous ne connaîtrons jamais exactement cet avenir. Certaines prévisions seront fausses, des besoins nouveaux apparaîtront. La robustesse suppose donc aussi de laisser à nos aménagements la possibilité d’évoluer.
Ils devront pouvoir être complétés, réparés ou transformés sans être entièrement défaits. À vouloir tout prévoir, nous risquons de créer des solutions si complexes qu’elles deviennent inflexibles. La capacité d’adaptation doit faire partie du projet dès son commencement.
Bien formuler un objectif commence ainsi par poser les bonnes questions. De quoi avons-nous besoin aujourd’hui ? De quoi aurons-nous besoin lorsque le projet aura grandi ? Dans quelles conditions devra-t-il continuer à remplir sa mission ? Et si nos prévisions sont fausses, quelle liberté d’adaptation aurons-nous conservée ?
Nous n’aurons pas toutes les réponses. Mais les questions posées aujourd’hui déterminent déjà une part de ce que nous pourrons accomplir demain.
Des objectifs bien formulés permettront un jour de juger le projet, mais nous les formulons d’abord pour mieux concevoir, mieux choisir et lui donner toutes ses chances de réussir. L’évaluation nous permettra ensuite de corriger et d’apprendre.
Le jour où le chantier s’achèvera, nous pourrons compter les arbres. Mais nous saurons aussi pourquoi nous les avons plantés, ce que nous attendons d’eux et le temps dont ils auront besoin.
Bien formuler un objectif, ce n’est pas préparer un verdict. C’est donner au projet une boussole avant qu’il ne commence. C’est préciser ce que nous attendons de la nature en ville — et, dans le même mouvement, ce que nous devons lui offrir pour qu’elle puisse l’accomplir.
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